Il y a à peine 15 jours (hum, hum), je me rendais à ma première rencontre du Club des Théières, joyeux goûter entre LCA parisiennes (sauf une qui vient presque de province, rendez-vous
compte! Si c'est pas malheureux, ça... Tss, tss, tss...) qui papotent lecture autour d'un thème précis... Pour la dernière fois, nous devions lire un livre publié l'année de notre
naissance... Je ne pensais pas que ce serait si difficile d'en trouver un! Bon d'accord, ma PAL ne fait même pas encore 3 chiffres, donc ce n'était pas étonnant que je n'y trouve rien de
mon année, mais même via le net il est difficile de trouver son bonheur en-dehors des prix littéraires...
Je ne sais plus sur quel site j'ai découvert qu'Enfance avait obtenu le prix Livres Hebdo du livre de
l'année l'année de ma naissance, alors vu que son titre collait bien avec le thème et aussi que c'était un des rares titres de la liste des primés dont j'avais déjà entendu parler (!),
j'ai jeté mon dévolu sur celui-là...
Je vous dirai pour commencer quelques mots sur l'auteur : Nathalie Sarraute, la maman de la Claude du même nom, est
née en 1900 en Russie (près de Moscou, pour être plus précise) dans une famille juive aisée et cultivée. Ses parents se séparent très tôt et elle vit d'abord avec sa mère, à Paris puis à
Saint-Pétersbourg, avant d'aller de retourner vivre en France, avec son père cette fois (exilé à cause de ses idées révolutionnaires), alors qu'elle a huit ans. Elle ne reverra plus sa mère que
très sporadiquement. Elle poursuit des études d'anglais, d'histoire, de sociologie et de droit entre Oxford, Berlin et Paris et devient ensuite avocate. Son premier livre, Tropismes, est
publié en 1939. En tant que juive, elle doit se cacher pendant la deuxième guerre mondiale, et se consacre à l'écriture. Elle publie de nouveau en 1948 et devient une des figures phares
du courant du nouveau roman. Elle s'attachera, entre autres, à "détecter les « innombrables petits crimes » que provoquent sur nous les paroles d’autrui [ce qu'elle
appelle "tropismes"]. Ces paroles sont souvent anodines, leur force destructrice se cache sous la carapace des lieux communs, gentillesses d’usage, politesses… Nos apparences sans cesse dévoilent
et masquent à la fois ces petits drames". (extrait de l'article consacré à la madame sur notre ami dont le nom commence par "Wiki" et finit par "pédia"). Enfance sera son avant-dernier
livre publié (à 83 ans, tout de même. Le dernier, Ici, est sorti l'année de ses 95 ans!).
Me voici donc, avec entre les mains mon folio qui commence comme ça :
" - Alors tu vas vraiment faire ça? "Evoquer tes souvenirs d'enfance"... [...]
- Oui, je n'y peux rien, ça me tente, je ne sais pas pourquoi..."
Et ça démarre, essentiellement à la première personne et au présent de l'indicatif : Nathalie Sarraute, ou plutôt Natacha
Tcherniak, nous raconte des souvenirs à elle, par flashes, en essayant de s'en tenir le plus fidèlement possible à ce qu'elle a vu, senti, ressenti ou pensé sur le moment, et en séparant
bien ce qui est de l'ordre de l'analyse postérieure qu'elle a pu faire de ces souvenirs. Chacun de ces souvenirs peut prendre de une à dix pages, être plus ou moins brut de décoffrage...
On retrouve régulièrement cet interlocuteur par la voix duquel s'ouvre le livre et qui tutoie Nathalie Sarraute : sa
conscience, son double, dont le rôle et le ton changent au fil du livre et qui, selon les passages, est plus ou moins bien distinct de la narratrice. Si au départ cet interlocuteur se
montre plutôt méfiant par rapport aux dires de la narratrice principale, l'interpellant sur ses raisons de raconter un souvenir de telle façon plutôt que de telle autre, sur les
déformations qu'elle pourrait apporter aux faits réels, etc. plus tard il devient presque contributeur du récit, s'accordant même une petite incursion dans le "je",
surenchérissant sur l'autre, complétant un récit ou précisant un détail sans même que la narratrice "officielle" ne semble plus remarquer sa présence... Parfois, ce que je vais finir par appeler
Gemini Cricket pour-lui-donner-un-nom-quand-même, questionne Nathalie pour l'amener jusqu'à une réflexion ou une conclusion précise.
Cela donne des souvenirs plutôt "dépassionnés", décrits dans l'ordre chronologique mais en pointillés, comme on peut
soi-même se rappeler des bribes de son enfance, gardant un souvenir très net d'une scène pas particulièrement édifiante mais un trou béant sur une période qui aurait dû être primordiale dans sa
vie. On retrouve aussi le décalage entre la vision de l'enfant et celle de l'adulte, qui fait que le souvenir est focalisé sur ce qui intéressait l'enfant à l'époque et non pas
sur ce que l'adulte aimerait savoir rétrospectivement (suis-je claire??! O_o ).
Tout ceci est plutôt agréable à lire, certains souvenirs sont savoureux comme si c'étaient les
nôtres (les passages évoquant la grand-mère notamment, vers la fin du livre). On suit la petite Natacha ("Tachok" comme l'appelait affectueusement son père quand elle était toute petite)
depuis ses 5 ou 6 ans, entre chez sa mère et son père, à l'école (qu'elle adore, surtout la récitation et aussi les rédactions qui lui permettent d'utiliser tous les beaux mots qu'elle
connaît mais qu'elle ne peut pas employer tous les jours), sur un banc dans le parc... et jusque dans le tramway de son premier trajet vers le lycée Fénelon, où Nathalie Sarraute situe
la fin de son enfance.
Je trouve qu'Enfance est un livre dont il est vraiment difficile de parler (je n'ose pas vous dire le temps que j'ai passé à
rédiger ce billet!), mais qui ne manque certainement pas d'intérêt, notamment pour les questions sur la sincérité vis-à-vis de soi qu'il soulève.
Blablabla