Pour cette rentrée, les théières avaient choisi de lire quelque chose en rapport avec
un phénomène météorologique... Pour ma part, je suis ressortie de ma PAL tout ébouriffée mais
victorieuse en brandissant le seul et unique livre qui collait avec ce thème :
Neige, d'Orhan Pamuk.
Ce livre, j'en avais entendu parler lors de sa parution en France en 2005, ou plus exactement lorsqu'il avait reçu le Prix Médicis Etanger. Le Prix Nobel de Littérature avait été
attribué l'année suivante à Orhan Pamuk « qui, à la recherche de l'âme mélancolique de sa ville natale [Istanbul], a trouvé de nouvelles images spirituelles pour le combat et l'entrelacement des
cultures ». Bref, j'avais entendu pas mal de bien de ce livre sans me rappeler toutefois en quels termes, et c'est donc sans aucune hésitation que j'en faisais l'acquisition lorsque je tombais
sur cet exemplaire presque neuf pour 2 euros dans une brocante alsacienne...
Et j'ai été un peu déçue. Je ne sais pas à quoi je m'attendais exactement. A une langue poétique peut-être, à quelque chose de très beau assurément. Et ce n'est pas ce que j'ai
trouvé dans ce roman de presque 500 pages, que j'ai mis énormément de temps à terminer. Mais je l'ai fini à temps pour le Club des Théières, ("pour une fois", entends-je les mauvaises langues
dire dans le fond)!
Quelques mots sur l'histoire : Ka (de son vrai nom Kerim Alakusoglu, mais il préfère qu'on l'appelle Ka, ça tombe rudement bien!) est un poète turc, exilé en Allemagne pour des
raisons politiques, et qui se rend dans la petite ville de Kars (loin à l'Est de la Turquie) en tant que journaliste pour enquêter sur des cas de suicides de jeunes filles voilées et couvrir les
élections municipales toutes proches. Sous cette couverture, il vient surtout dans l'espoir de conquérir Ipek, une ancienne camarade de faculté fraîchement divorcée de Muhtar (un ex-militant de
gauche devenu chef du parti islamiste de la ville sur le point d'être élu maire). Seulement voilà, il neige et neige tellement que Ka et l'ensemble des habitants de Kars se retrouvent
coincés pendant 3 jours dans la ville alors que des militaires anti-islamistes prennent le pouvoir par les armes. Entre tractations politiques, inspiration subite (Ka, qui a perdu son
inspiration depuis quelques années écrira en effet pendant ces 3 jours à Kars tout un recueil de poèmes, qu'on ne lira d'ailleurs jamais), histoires d'amour et neige (qui se dit "kar" en turc,
comme de par hasard), Ka vivra ce séjour comme dans le brouillard avant que les choses ne rentrent dans l'ordre.
L'histoire est raconté par un certain Orhan, ami écrivain du poète Ka qui reviendra sur ses pas 4 ans après son séjour à Kars. Ce narrateur se fait généralement oublier, ressemblant le plus
souvent à un narrateur omniscient classique. Toutefois vers la fin il prend plus d'importance et je dois avouer que je suis allée vérifier sur le net si Neige était partiellement
autobiographique ou pas... (la réponse est non). La neige y est sans cesse présente et soulignée, de sorte qu'à force de tout ce blanc, de tous ces sons assourdis et absorbés, de
la mauvaise visibilité, j'ai été très souvent surprise de me rendre compte qu'on était à tel ou tel moment de la journée...
D'abord j'ai été déconcertée par le style. Au bout d'une cinquantaine de pages (je ne sais pas exactement en fait, mais pas "juste un peu") j'ai fini par m'y habituer, mais au
départ j'avais sans cesse à l'esprit "Ca doit venir de la langue turque". Je ne sais pas dire précisément ce qui dans le style me paraissait bizarre, mais je crois que les phrases sont assez
longues et surtout disent les choses dans un ordre tel que ça m'a perturbée. Bon. Là je pense qu'il est fort possible que je sois passée à côté de quelque chose...
Ensuite il y a le personnage principal... Il faut dire que ce Ka est un anti-héros assez édifiant! Il est couard, mou, impressionnable, sans cesse angoissé par l'idée de savoir
s'il sera, ou pourrait être, ou est présentement heureux et incapable de profiter de l'instant pésent... Je sais, ce n'est qu'un personnage, et finalement, tout cela en fait une personnalité
complexe d'autant mieux décrite par Orhan Pamuk qu'à plusieurs reprises il m'a franchement agacée (!). M'enfin, ça n'aide pas à rester concentrée sur son histoire à Kars, qui avance au rythme de
ce qui veut bien lui arriver (et il lui en arrive des choses tout de même), il se laisse porter, et fait tout de même parfois quelques (mauvais) choix. Le fait que certains personnages aient de
la considération pour lui reste de mon point de vue un grand mystère, mais bon, soit.
En revanche face à cela il y a un très gros point positif à ce roman, même si je pense que je n'ai pas bien su l'exploiter : c'est tout ce que dépeint Orhan Pamuk de
questions de fond pour la société turque et aussi pour la nôtre. En effet, ce livre est essentiellement basé autour de deux "oppositions" : occidentaux (auquel est assimilé Ka en
tant que citadin, il est d'origine stanbouliote, mais surtout d'exilé en Europe) face aux Turcs, et croyants face aux athées et/ou militaires. Cela donne lieu à de passionnants débats,
discussions ou discours rhétoriques de toutes les parties sur le port du voile et la laïcité, la vision qu'ont les européens des turcs et vice-versa, la liberté d'expression, etc.
Plusieurs passages aident vraiment à comprendre la tension qui peut exister sur certains sujets. Notamment, au sujet du port du voile, je décerne la palme à un chapitre qui retranscrit
l'enregistrement d'une discussion entre le directeur d'une école interdisant le port du voile à ses élèves et un jeune islamiste qui finira par le tuer : la discussion qui démarre très
ouvertement et sur des bases de débat, la tension qui naît peu à peu, l'agressivité de l'islamiste qui s'intercale sans arrêt avec des excuses et des politesses (cela donne un jonglage entre
tutoiement et vouvoiement assez oppressant), et ce combat rhétorique mené jusqu'au bout, tout ça m'a vraiment mise mal à l'aise. C'est la scène la plus réussie du livre à mon avis, même s'il y en
a d'autres.
Et puis il y a aussi des références aux Arméniens : même si on ne va pas dans les détails (donc on ne comprend pas forcément tout si on ne connaît pas l'histoire du génocide
arménien, ce qui est presque mon cas, je sais juste qu'il a existé), on sent que c'est un sujet qui lui tient à coeur. Et en effet, voilà ce que dit Wikipédia : "Au début 2005,
Orhan Pamuk a fait l’objet de menaces sérieuses contre sa vie pour avoir admis dans une interview à un journal suisse, qu'entre 1915 et 1917, « un million d'Arméniens et 30 000 Kurdes ont été
tués sur ces terres, mais personne d'autre que moi n'ose le dire ». Ces déclarations avaient provoqué de vives réactions dans l'opinion publique turque et avaient été jugées contraires à
l'intérêt national. "
Donc voilà, je pense pouvoir affirmer que je suis allègrement passée à côté de ce roman. Dommage, j'essaierai peut-être un autre roman de Pamuk mais en faisant plus attention
avant de le choisir! (Si vous avez des conseils, d'ailleurs... ^_^)
Un petit extrait, p. 328 :
"Nous sommes tous pauvres et sans importance, tout le problème est là, dit Fazil avec une étrange hargne. Notre vie
misérable n'a aucune place dans l'histoire de l'humanité. Pour finir, nous tous qui vivons dans cette misérable ville de Kars, eh bien nous crèverons et nous disparaîtrons. Personne ne se
souviendra de nous, personne ne s'intéressera à nous. Nous resterons des personnes insignifiantes qui s'égorgent les unes les autres pour des histoires de voile, qui s'étouffent dans leurs
propres petites et stupides rivalités. Tout le monde nous oubliera. Voyant que nous passerons et quitterons ce monde sans laisser de traces, après avoir eu des vies aussi débiles, je réalise
avec rage qu'il n'y a rien d'autre que l'amour dans la vie. Alors, mon sentiment pour Kadife et l'évidence que la seule consolation possible dans ce monde est de la prendre dans mes bras me
font encore plus souffrir ; et elle ne quitte pas mon esprit.
- Je vois, ce sont là des pensées dignes d'un athée", dit Ka sans aucune pitié.
Blablabla